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Fleurs et couronnes
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Ariane Chemin

A partir du récit, émouvant, étonnant, de leur enterrement, Ariane Chemin trace dans Fleurs et couronnes, le portrait intime de six hommes. Connus, discrets ou humbles, ils ont, chacun à leur manière, marqué la seconde moitié de notre XXe siècle.

N'est-ce pas une idée insolite que de construire un livre avec le seul récit d'enterrements ?

Au départ, c'est un travail de journaliste. Je me suis rendue à ces funérailles soit pour en faire un article, soit parce que j'avais rencontré professionnellement les gens qu'on enterrait et que je m'étais intéressée à leur destin. Certains étaient même devenus des amis. Cette cérémonie du dernier adieu en dit long sur la vie. Ce qui s'y passe est un moment de vérité. On peut difficilement tricher. Je me suis parfois laissée prendre par les sentiments. Par la tristesse. Par le chagrin, même. Personnellement, j'ai eu la chance de ne pas me trouver confrontée à la mort de personnes très proches, ce qui me rend peut-être, bizarrement, plus sensible à celle des autres.

Concernant votre titre, on dit plutôt ''Ni fleurs ni couronnes'' ? Quelle est votre intention ?

Je voulais prendre le contre-pied de l'expression et ''fleurir'' d'une certaine façon la mémoire de ces hommes. Il m'apparaissait important qu'on se souvienne d'eux. Particulièrement de Rafaël Kuderski, qui a bien failli être inhumé de manière anonyme.

N'est-ce pas lui qu'on a appelé, dans la presse, ''l'inconnu de la Concorde'' ?

Il a été retrouvé mort de froid, fin décembre 2007, au bas des Champs-Elysées. ''Un homme'' d'une quarantaine d'années, sans domicile fixe, sans papiers. Cela avait fait une brève dans les journaux. Suscité pas mal de mauvaise conscience aussi. J'ai mené une enquête pour Le Monde. J'ai fini par retrouver son nom. Il aurait dû n'avoir que de furtives obsèques au carré des indigents du cimetière de Thiais. Son père a fait rapatrier son corps en Pologne.

Son histoire clôt emblématiquement votre livre. Mais ils sont six dont vous voulez honorer le souvenir...

Il y a d'abord Gérard Brach, le premier scénariste de Polanski, avec qui j'avais noué au fil du temps des relations d'amitié. Comme avec Maurice Kriegel-Valrimont. Grand résistant, libérateur de Paris, dont les funérailles aux Invalides n'avaient fait déplacer aucun membre du gouvernement... Puis celles d'Alain Robbe-Grillet, de Robert Feliciaggi, le ''dernier nabab corse'' qui furent l'occasion de cette scène insolite : son cercueil dans le maquis corse recouvert du drapeau congolais. Et celles de Georges Marchais, pour qui tant de monde était venu qu'il avait fallu abattre un pan du mur du cimetière de Champigny-sur-Marne. Quel symbole !

A première vue, cela constitue un ensemble plutôt hétéroclite. Qu'est-ce qui les lie ?

Ils sont emblématiques, chacun, de la deuxième moitié du XXe siècle. Avec, d'un côté, Brach, embarqué à seize ans, lors de la Seconde guerre mondiale, dans la division Charlemagne et, de l'autre, Kriegel-Valrimont et la résistance à l'occupant. Puis, peu à peu, jusqu'à la perte des valeurs de solidarité que signe la mort de Rafaël, le SDF de la Concorde. Côté création, Brach, c'est le cinéma d'auteur... Et Robbe-Grillet évoque un temps où notre littérature s'incarnait dans ''les grands écrivains''. Pour sa part, Feliciaggi est un des ultimes acteurs de la ''Françafrique'', cet ultime avatar de la colonisation. Quant à Marchais, il meurt avec le Parti communiste...

Même s'ils ont incarné des valeurs qui ne sont pas toutes les vôtres, on vous sent près d'eux...

Dans ce livre, j'accepte de mettre de côté mes réflexes de journaliste. Mais je ne me sens pas devenue ''écrivain'' pour autant ! Le rapport professionnel s'est transformé, au fur et à mesure de la vie ou de l'écriture, en relation affective. D'une certaine manière, ils sont tous ''mes'' morts.


© Francesca Mantovani 2009 presse